MUZZIKA !

Le monde en musiques

ALGÉRIE-MARSEILLE : L’orchestre Café Belsunce, chants d’Algérie et d’Orient à Marseille

Dmanche 21 juin dernier (2026), pour la Fête de la Musique à Marseille, je suis allée écouter l’orchestre Café Belsunce. Belsunce est le nom du quartier de Marseille où vit une importante communauté venue ou originaire d’Afrique du Nord, quartier nommé ainsi car il s’étale autour du Cours Belsunce, belle avenue bordée de platanes qui traverse la Canebière, non loin du Vieux-Port.

Quartier très central de la ville par conséquent, et qui était autrefois, certainement, une promenade prisée des fins d’après-midi pour les familles marseillaises, comme d’autres « cours » (nom donné à ces promenades bordées de platanes) dans les villes et village de Provence, et de Corse. Aujourd’hui quartier coloré qui abrite cafés, restaurants, pâtisseries, et boutiques, pour une clientèle originaire du Maghreb et d’

Orient.

Je suis allée écouter cet orchestre car Sara, la fille de mon amie et voisine Sophie, se produisait dans la deuxième partie du concert, à la derbouka (qui est le nom du petit tambour maghrébin, que l’on joue en le tenant couché sur la cuisse). Son prof de Derbouka, MOHAND BOUGHALEM, dirige l’Orchestre Belsunce, composé de quelques-uns de ses élèves adultes en musique orientale –  la deuxième partie du spectacle étant consacrée à l’orchestre des élèves en seule derbouka. Orchestre d’élèves de son école de musique, L’OREILLE PRESQUE PARFAITE, comme il en fourmille à Marseille : écoles de tous styles de musique, pour adultes et pour enfants.

Le concert démarre par un solo de ‘oud, instrument qui a le pouvoir de m’émouvoir plus qu’aucun autre instrument : atavisme, quand tu nous tiens… Moi qui ai grandi en France depuis mon enfance, et qui suis passionnée de toutes les musiques au point d’en avoir fait mon métier depuis plus de 20 ans ( journaliste-reporter spécialisée dans les musiques du monde après l’avoir été sur les sociétés du Sud ), c’est comme ça : le ‘oud m’émeut inconsidérément… 

« C’était une mélodie yiddish », annonce Mohand à l’issue de cette introduction musicale : car les artistes n’ont que faire de la politique, des guerres et des frontières, alors qu’Israël est en train de massacrer des populations à Gaza et au Liban depuis plus de deux ans…

Les chansons d’Algérie, d’autres pays du Maghreb et aussi du Moyen-Orient, vont se succéder. Pour la première, sortant du choeur et se présentant seul sur scène avec un micro, un homme très grand et brun de peau, la quarantaine, entame un couplet a capella, mélodie répétée à l’identique par l’ensemble de l’orchestre, puis quelques autres, selon le style typique du ZAJAL, ce style de poème en musique qui enthousiasma le poète français LOUIS ARAGON. Zajâl qui de nouveau me prend aux tripes… 

Ce zajâl est l’introduction d’une chanson que je reconnais immédiatement, car elle est chantée dans tout le Maghreb – j’ai vécu 5 ans en Tunisie –  et qu’elle est chantée dans les cercles maghrébins de France : « El Menfi ». Chanson écrite sur les Algériens déportés  en Nouvelle-Calédonie lors des révoltes anti-coloniales du 19ème siècle, et qui est aujourd’hui perçue comme s’adressant à tous les exilés loin de leur pays. Le premier vers en est : « Goulou lemmi ma tebkich », «Dites à ma mère de ne pas pleurer… » 

Les chansons vont se succéder : « Lamma Bada » lui succède, chanson célèbre non seulement au Maghreb mais aussi au Moyen-Orient, car elle fait partie du répertoire classique arabe (les « Mouwashshahhât »), qui remonte à l’époque andalouse. Chanson accompagnée au nay, cette flûte d’origine bédouine, autre instrument d’une sonorité poignante pour moi, et j’aime particulièrement la version interprétée par NATACHA ATLAS. 

Puis ce sera un air irlandais, puis encore d’autres chansons du Maghreb ou du Mouyen-Orient, par exemple « Sidi Mansour », chanson tunisienne célèbre dans tout le Maghreb, et que fredonne à présent mon amie Sophie, assise à mes côté ! 

Certains choristes ont des partitions – souvent des transcriptions phonétiques en français, dans les chorales orientales amateurs en France, et certains chantent quelques chansons par coeur, comme le public… 

Dans ce public, assises derrière moi, deux amies venues avec leurs enfants : l’une voilée, l’autre pas, l’une Algérienne l’autre Tunisienne, l’une grandie en France l’autre pas, elles sont voisines dans le quartier de la Joliette, et toutes deux ont des filles, l’une de 8 ans et l’autre de 12, qui apprennent le ukulélé avec Mohand. 

Car le ‘oudiste et chef d’orchestre donne des cours dans diverses associations de Marseille : L’OREILLE PRESQUE PARFAITE, pour les cours adultes (qui nous offrira un concert d’accordéons ensuite ) ; et PETIT À PETIT, pour les enfants. Et l’orchestre orchestre d’accordéons, tous élèves adultes également, démarrera son concert par une chanson marseillaise célèbre, « Le petit bal de la Belle-de-Mai », tirée d’une opérette signée VINCENT SCOTTO (musique) et RENÉ SAVIL. Suivra « Qui sas, qui sas », chanson latino-américaine devenue tube mondial, interprétée d’abord par NAT KING COLE, puis d’autres titres, venus de partout… 

Voilà pourquoi j’aime Marseille : ville de métissages et d’ouverture, la musique s’y vit, vivante, pour célébrer divers événements, avec des musiciens dits « amateurs » :  Fête de la Musique, fêtes de quartier, concerts de fin d’année d’écoles de musique, etc. Et rien ne m’émeut plus que ces pratiques que certains nomment avec mépris « pratiques amateurs » : car pour moi, ces adultes de l’orchestre CAFÉ BELSUNCE, et ces autres, de l’orchestre de derboukas « débutants » dont fait partie Sara, plutôt qu’amateurs, sont des passionnés de musique !!! 

Nadia Khouri-Daghe

r – n.khouri AT orange.fr


Bonus-Track : 

1 – loreillepresqueparfaite.com – @loreillepresqueparfaite – 06 44 66 75 54 

2 – « Lamma Bada » interprété par NATACHA ATLAS : 

youtu.be/TXJ70GRPlCI?si=TBQRgybmQnEFv329 


Et la traduction : 


Lamma bada yatathanna 


Quand elle apparut avec sa démarche si fière


Hubbi jamalu fatanna 


Mon amour m’a a séduit par sa beauté


Awmâ bi LaHzihi asarna 


Ah comme son regard m’a asservi!


Ghusnun sabâ Hina mal 


C’est un rameau qui captive quand elle se penche


Waadi wa ya Hirati 


Ah dans quel trouble elle m’a mis!


Mâ li rahîma shakwati 


Je n’ai pour compatir à ma plainte


Fil hubbi min law’ati 


à cause de la douleur que me cause cet amour?


Illa maliku l-jamal 


Que la reine de la Beauté!


_________


3-EL MENFI : Internet m’offre les paroles de « El Menfi », bilingues, et ce commentaire, sur le site www.algermilliana.com : « En écoutant cette chanson ceux qui ont vecu le passé colonial ont les larmes quand ils pensent . Les paroles vont droit au coeur » 


EL MENFI, chanson :
Goulou lommi matebkeesh : yal menfi = Ô, déporté, dîtes à ma mère de ne pas pleurer

waldek rabbi mayy khalleesh, yal menfi = Dieu n’abandonnera pas ton fils, le déporté

 aw ki dakhal fi wast bibaan = il a passé plusieurs les six portes ..

wa seb3a fih el gidaan = dans la septième y a l’adjudant

wa galou li kashi dokkhan = On m’a dit si j’ai du tabac ?
wana fi wasthom dahshan = moi ! parmi eux j’étais déconcertéaw ki dawni le tribunal = Quand on m’a trainé au tribunal
jadarmiya kbaar wisghaar = Gendarmes grands et petits
aa wissensla tewzen qantar = la chaîne en pèse le quintal
darbouni aam wa n’haar = ma sentence a été 1 an et 1jour
3ala dakhla haffouli raas = Dès mon arrivée ils m’ont rasé la tête
wa aataouni zawra ou bayas = m’ont remis couverture et paillasse
wil grifounia assaas = le prévôt fut pour moi gardien
arift minya tesmaa siyyet = A huit heures , on n’entendra que le silence
aw ya galbi wish daak diif = O ! Cœur pourquoi t’en prends tu au dégoût.
wa souba day man kifkif = La soupe n’en est que toujours la même
wil gamila maamra bil maa = la gamelle remplie d’eau
wal gralou 3ayem fiha = Que des cafards nagent dedans
sobri yemma matebkeesh : yal menfi = Ô, déporté. maman ne pleure pas
goulou lommi matebkeesh : yal menfi = Ô déporté, dîites à ma mère de ne pas pleurer.
waldek rabbi mayy khalleesh : yal menfi = Ô déporté, Dieu n’abandonnera pas ton fils.

__________


4 – ARAGON : Ecouter un zajâl : 

www.youtube.com/watch?v=McF_u45mJn0&list=RDTXJ70GRPlCI&index=6 

Et pour illustrer l’amour d’ARAGON pour le zajâl – style poétique et musical classé au Patrimoine Immatériel de l’UNESCO, ce poème : 

LE VRAI ZADJAL D’EN MOURIR 


Ô mon jardin d’eau fraîche et d’ombre
Ma danse d’être mon cœur sombre
Mon ciel des étoiles sans nombre
Ma barque au loin douce à ramer


Heureux celui qui meurt d’aimer


Qu’à d’autres soit finir amer
Comme l’oiseau se fait chimère
Et s’en va le fleuve à la mer
Ou le temps se part en fumée


Heureux celui qui meurt d’aimer

Heureux celui qui devient sourd
Au chant s’il n’est de son amour
Aveugle au jour d’après son jour
Ses yeux sur toi seule fermés


Heureux celui qui meurt d’aimer 


D’aimer si fort ses lèvres closes
Qu’il n’ait besoin de nulle chose
Hormis le souvenir des roses
À jamais de toi parfumées


Heureux celui qui meurt d’aimer

Celui qui meurt même à douleur
À qui sans toi le monde est leurre
Et n’en retient que tes couleurs
Il lui suffit qu’il t’ait nommée


Heureux celui qui meurt d’aimer


Mon enfant dit-il ma chère âme
Le temps de te connaître ô femme
L’éternité n’est qu’une pâme
Au feu dont je suis consumé


Heureux celui qui meurt d’aimer

Il a dit ô femme et qu’il taise
Le nom qui ressemble à la braise
À la bouche rouge à la fraise
À jamais dans ses dents formée

Heureux celui qui meurt d’aimer


Il a dit ô femme et s’achève
Ainsi la vie ainsi le rêve
Et soit sur la place de grève
Ou dans le lit accoutumé


 #Marseille , #livres, #litterature ,  #musique algérienne , #arab music, #algerie

Photos Nadia Khouri-Dagher

Posted in ,